La décomposition de l’Empire
L’Empire, dont l’incarnation la plus convaincante est son fondé de pouvoir américain, désigne avant tout la nouvelle forme de souveraineté qui a succédé à la souveraineté étatique : une forme de souveraineté illimitée, qui ne connaît plus de frontières ou plutôt qui ne connaît que des frontières flexibles et mobiles. L’Empire est sans limites spatiales, ni temporelles, il est le modèle même du biopouvoir, un appareil d’emprisonnement qui ne vit que de la vitalité de la multitude, un régime vampire de travail mort accumulé qui ne survit qu’en suçant le sang du vivant.
L’Empire est un tout; il est tout ce que nous sommes, il est partout, il est absolument totalitaire au-delà de tout ce qui a été fait et même imaginé, et tout ceux qui peuvent s’y opposer, jusqu’aux radicaux les plus extrêmes, en sont aussi les complices d’une façon ou l’autre. Nous irions jusqu’à dire que pour s’opposer à lui, il faut en être à un moment ou l’autre le « complice », au moins tactiquement. En écrivant ces mots, nous-mêmes le sommes effectivement dans une certaine mesure, « tactiquement complices », par exemple en utilisant les moyens de communication, tel Internet, qui ont été créés par l’Empire et que l’Empire contrôle. Toute révolte est donc nécessairement confrontée à une limite. Mais l’importante chose à admettre est que l’essentiel n’est pas la révolte aboutie car le système ne fonctionne pas selon ces normes et il n’est pas vulnérable à des révoltes individuelles ou des révoltes de groupe, ni à la révolte tout court finalement. Il n’est destructible que par sa propre désintégration, sa propre autodestruction. La destinée et la destruction éventuelle de l’Empire sont une affaire intérieure à lui-même et rien d’autre.
Les récents échecs tactiques de l’Empire (Afghanistan, Irak, Liban), ses guerres à venir, ses négociations menées au cœur même des batailles pour ne pas perdre la face, tous ces facteurs liés à d’autres, plus subtiles, mais chaque jour plus visibles, indiquent qu’il est en phase de décomposition, peut-être même à un stade que nous ne soupçonnons pas encore.
L’Empire est aujourd’hui, d’une faiblesse si extraordinaire et d’une légitimité si complètement anéantie qu’elle ne semble plus exister, n’a plus la force de mener les guerres qui seraient nécéssaire à sa survie même. Nul ne peut prédire l’avenir, qui reste, plus que jamais, incertain. Mais les mois à venir, les batailles en cours, seront déterminants.
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